Pierre Soulages

 « J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Le noir a des possibilités insoupçonnées et je vais à leur rencontre. »
Pierre Soulages

Un mois après la clôture de sa rétrospective à la fondation Pierre-Gianadda*, Pierre Soulages, le gaulliste, l’Occitant, fête ses 99 ans, mais s’associe très jeune avec la couleur qu’il ne cessera de pétrir : le noir. En 1979, une toile ruinée par l’ingestion excessive de noir lui offre une épiphanie. Désormais, ses tableaux se tapissent, sur l’entier de la surface, exclusivement de noir opaque ; naissance de l’Outrenoir.

S’il n’est pas le premier à proposer des monochromes – le fumiste Paul Bilhaud soumet en 1882 déjà, Combat de nègres dans un tunnel – tout sépare sa démarche de celles d’Ad Reinhardt, de Gerhard Richter, d’Yves Klein. Au demeurant, Soulages cherche-t-il vraiment le monochrome ? Confronté à la luxuriance des tons, la clarté secrète sécrétée de ces Outrenoirs, Pierre Encrevé en propose une définition alternative, une « peinture monopigmentaire à polyvalence chromatique ». Dans les mains de l’alchimiste Soulages, le noir, par transsubstantiation, cesse de l’être pour devenir lumière.

Les impressionnistes cherchent à peindre la lumière, soit l’impression que fait la luminosité sur les objets ; Soulages, lui, restitue une lumière réelle par la réaction physique du reflet sur la surface noire. Onfray voit dans ce geste une volonté du peintre d’accrocher la lumière sur les murs ; pulsion de vie analogue au jeune tournesol dont la fleur suit la trajectoire du soleil en quête de photosynthèse. La lumière de Soulages n’est pas représentation ; elle n’est pas concept. Présente et absente par intermittence, perpétuellement changeante, cette lumière est perçue différemment selon l’angle de vision par lequel on aborde un Outrenoir ; elle irradie d’infinies variations d’intensité en fonction du lieu et de la saison. Ainsi, suspendues à Rodez, Paris, Dakar ou Martigny, ces toiles sont à chaque instant caressées par des lumières distinctes.

Le format est généralement monumental ; le polyptyque souvent privilégié : la multiplicité des panneaux octroyant autant d’interruptions qui structurent et rythment un Outrenoir. La musicalité que Soulages fait dégorger de son travail, il l’obtient en sculptant la matière. Son noir est composé d’une pâte épaisse devenant tridimensionnelle par les stries de la brosse, accidentée par le raclage de semelles en caoutchouc, scarifiée par des entailles au couteau, enfin, lissée en aplats par la lame. Pluralité de la vitesse, du sens et de la profondeur des sillons obliques creusés sur toute la hauteur, composent des reliefs aux appels synesthésiques. L’opposition des textures, glorifiant matité et brillance, crée de tactiles jeux de lumière à la fois multiples et insoupçonnés.

Guidé par une idée fixe, Soulages a soif de concevoir une peinture sans herméneutique, dispensée de toute figuration, de toute interprétation. Constant dans sa mission, les titres de ses œuvres s’émancipent de toute exégèse possible en se construisant systématiquement sur la séquence [forme artistique, dimensions, date] – ainsi l’hypnotisant polyptyque, Peinture 181 x 405 cm, 12 avril 2012 du musée Fabre –, séquence reléguant le titre à sa fonction archivistique. Soulages choisit l’abstraction, en supprimant l’objet et la référence de son travail, mais va plus loin. Il s’agit de donner une âme à la matérialité, ses immenses Outrenoirs, ne pointent vers rien d’autre qu’eux-mêmes.

Dans l’art de Soulages, il n’y a rien à élucider, rien à comprendre, tout à exalter. Le peintre invite à intérioriser ses œuvres, sans projection ni a priori, à méditer sans préjugés ni fantaisies ; il incite à inscrire sa perception dans la mémoire ; à dévorer la formidable énergie contenue.

Soulage peint une expérience. Soulage peint de l’immanence.

*Du 26 novembre 2018 au 13 janvier 2019
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